Habiter

Michel Griscelli, avril 2011

Les photographies de Cyrille Weiner parlent d’elles-mêmes. Elles sont le fruit d’une immersion quotidienne dans l’objet de leur étude -la ville et l’homme- et témoignent d’une observation directe du promeneur, soucieux d’envisager le quartier qu’il arpente à travers ses habitudes et ses pratiques sociales, et non pas seulement sa topographie ou son architecture. La présence constante des habitants montre à quel point la vie est véritablement ici le livre à parcourir: vie immédiate faite d’attente, de repos et de détente, de regards qui scrutent, de discussions et de jeux, où le groupe et le couple se trouvent saisis dans l’intimité de leur relation à l’espace public.

Bien qu’elles ne servent aucunement à illustrer les thèses et les réflexions issues de la sociologie urbaine, les images de Cyrille Weiner possèdent un intérêt documentaire qu’il faut replacer, pour en saisir le sens et les enjeux, dans le dispositif de commande et le contexte de diffusion qui les a motivées. A l’automne 2009, Grand Lyon Habitat invitait le photographe à accompagner l’importante opération d’art public qu’il commençait de mettre en oeuvre dans le quartier des Etats-Unis et à saisir les transformations qu’elle allait nécessairement introduire, en imaginant simultanément une restitution auprès des habitants inscrite dans le temps long du projet. Cette forme de médiation souhaitée par le commanditaire a suscité d’emblée chez Cyrille Weiner la construction d’une chronique qu’il qualifie lui-même d’ « énigmatique et poétique », l’image photographique devant annoncer la réalisation d’oeuvres monumentales que rien encore ne permet d’entrevoir.

Depuis longtemps -au moins depuis la Reconstruction-, la ville a cédé la place à « l’urbain » et le jardin à « l’espace vert », et c’est en connaissance de cause que Cyrille Weiner s’attache à enregistrer cette évolution telle qu’elle peut être perçue au coeur du huitième arrondissement de Lyon, dans une démarche qui induit implicitement une forme, un sujet et un destinataire, et met en situation des lieux et des habitants. L’occasion est donnée ici de vérifier que la photographie parvient à révéler l’exposition de la réalité des représentations collectives d’un moment, et qu’elle possède une netteté et une lisibilité mises au service d’une description qui atteste d’une position singulière du photographe à l’égard des lieux et des personnes qui constituent ses sujets. Cyrille Weiner rejoint la préoccupation des Straub, et sans doute n’est-ce pas là le moindre de ses mérites: « Chaque image est le fruit d’une imagination, et chaque image est un cadrage, et chaque cadrage est ce que les Allemands appellent “un point de vue sur le monde”, c’est-à-dire que l’on doit savoir comment se situer par rapport à ce que l’on montre, à quelle distance, et à quelle distance de refus ou de fraternité ». Cela vaut en effet pour chaque image et chaque cadrage de Cyrille Weiner à l’intérieur d’une réalité-fiction qui a pour nom quartier des Etats-Unis.

Texte de Michel Griscelli écrit dans le cadre de l’exposition Il se passe quelque chose le long du Boulevard des Etats-Unis, Musée Tony Garnier, Lyon, du 8 avril au 21 mai 2011

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