L’architecture représentée

Conversation entre Cyrille Weiner et Gaël Nys, graphiste et co-fondateur de RSI Studio (Paris).

Laure Becdelièvre


Deux artistes, deux regards. Deux interprètes et révélateurs de l’architecture : dans sa virtualité pour l’un, dans sa réalité pour l’autre ; dans son rêve et dans sa concrétisation. Ces points de vue extérieurs, critiques, sont essentiels pour l’architecte. Ils l’aident à trouver le chemin vers la vérité — s’il en est une – de ses bâtiments.
Installé au 27, rue Barbès, Cyrille Weiner est un témoin privilégié du travail de NL*A. Le regard sensible et décalé du photographe apporte un éclairage précieux aux bâtiments construits par les architectes, mais aussi à leurs projets en cours de conception. Gaël Nys collabore avec NL*A depuis plusieurs années. Les images 3D réalisées par RSI Studio proposent des bâtiments plus vrais que nature, dégageant surtout une présence forte, vibrante, toute matérielle — à l’image de l’écriture architecturale de Dimitri Roussel et de Nicolas Laisné.

 

Regards photographiques
CW – La première fois que j’ai travaillé pour un architecte, c’était en 2005, à l’occasion d’une exposition organisée par la Villa Noailles autour de Patrick Bouchain. J’ai eu carte blanche pour photographier son travail ; ainsi a débuté une collaboration très étroite qui perdure encore dix ans après. Cela m’a donné le goût du travail avec les architectes et, de plus en plus, je collabore avec de jeunes créateurs de la génération de NL*A.
GN – De mon côté, j’ai fondé RSI Studio en 2007, à l’issue de mes études d’architecture intérieure à l’école Camondo, à Paris. À l’origine, mon agence de visualisation 3D, baptisée RSI pour Réel Symbolique Imaginaire, se proposait de réaliser les images de synthèse appartenant aux trois registres distingués par Lacan. Progressivement, mes commanditaires m’ont spécialisé de fait dans l’image d’architecture réaliste, mais mes recherches techniques et esthétiques ne s’y sont jamais restreintes.
CW – Je trouve que vos images de synthèse sont très photographiques et dégagent beaucoup de poésie. On sent que vous avez une culture de la photo. Vous ne vous cantonnez pas à la performance technique mais parvenez à intégrer, avec subtilité, un supplément d’âme à vos créations.
GN – Notre travail se veut en effet assez proche de la photographie réaliste. Nous simulons grâce à des logiciels toutes les caractéristiques de l’outil photo : format, résolution, longueur focale, ouverture du diaphragme, cadrage… Nous travaillons aussi beaucoup sur les climats, les ambiances, les textures, les lumières, les éléments naturels, les matériaux. En France, pour exemple, nous avons innové sur l’intégration de la végétation en 3D et non plus en 2D.
CW – Je me retrouve bien dans votre style, que je qualifierais d’atmosphérique, au double sens du terme : rendant à la fois une ambiance et un état météorologique. Mon travail de photographe repose sur le même type d’approche : il s’attache à la manière dont on occupe les espaces, dont on les vit, dont on se les approprie, dont on les transforme. L’aspect formel des bâtiments m’intéresse moins: j’en respecte les intentions, les proportions, mais pour le reste, je cherche surtout à capter des ambiances, des histoires, des modes d’intégration dans une ville ou un paysage.
Réalisation, idéalisation, confusions
GN – Entre les photographies numériques d’une transparence cristalline, qui ressemblent de plus en plus à la 3D, et les images 3D qui deviennent toujours plus photo-réalistes, le flou s’installe…
CW – Personnellement, je cherche à marquer clairement la frontière, à travers des choix de point de vue ou d’ambiance photographiques. Mais il m’arrive de me faire avoir par certaines images de synthèse.
GN – Une autre tendance de l’image 3D, à cet égard, est de s’approprier les effets de la photographie comme l’aberration chromatique, les distorsions de perspective, les flairs, les décentrements ; et, nous concernant, d’adopter des outils de post-production destinés au cinéma, pour l’étalonnage notamment.
CW – C’est le cas aussi de nombreux photographes d’architecture, qui misent volontiers sur l’exagération, la saturation, le spectaculaire. De fait, leurs images déformées et englobantes sont très efficaces. De mon côté, mais c’est aussi parce que je ne photographie pas uniquement l’architecture, je privilégie les perspectives justes et resitue des gammes chromatiques qui se réfèrent à certaines pellicules argentiques…
GN – Il me semble que dans la photo comme dans la visualisation 3D, on cherche trop souvent à idéaliser la représentation de l’architecture. Il faut certes mettre en valeur les bâtiments rêvés par les architectes, mais pas au point de les désincarner. Personnellement, je préfère garder les petits défauts du réel : des signes du vieillissement prématuré des matériaux, des irrégularités, la saleté des bétons… Ce sont ces imperfections qui permettent de donner du réalisme aux images de synthèse.
CW – Vous acceptez le réel, c’est ça que j’apprécie dans votre travail. Moi-même, j’essaie de retoucher le moins possible car je considère que les « défauts » font partie de l’image, et que c’est tout le travail du photographe que d’essayer de leur donner du sens. Cela oblige à innover en termes de point de vue. Photographier des édifices épurés amène à poser sur l’architecture un regard très formel, qui se réduit à quelques points de vue récurrents devenus iconiques. J’y suis assez opposé : un bâtiment est vécu par ses usagers sous d’innombrables angles différents, pourquoi en privilégier un plutôt qu’un autre ? Je préfère aller chercher des angles inattendus, décalés. À la limite, je trouve intéressant de photographier un contexte sans même faire apparaître le bâtiment…
GN – Après, ta démarche correspond à un moment précis du projet d’architecture : une fois que le bâtiment a été livré, qu’il existe et est utilisé. Amener de la vie, du naturel au moment de la conception des images de synthèse relève de la mise en scène fictive ; c’est beaucoup plus délicat.

 

Fonctions de l’image architecturale
GN – On ne pourra nier que les images prennent une valeur de plus en plus déterminante sur l’issue des concours d’architecture. Les studios comme le nôtre jouent un rôle clé dans le processus de compétition et de promotion des projets.

CW – C’est vrai. Ayant récemment participé au jury d’un concours, je ne peux pas dire, en tant que photographe, que la qualité des images ne m’a pas influencé…

GN – Pourtant, une bonne image d’architecture ne se réduit pas à sa fonction promotionnelle. Notre métier a hérité de vingt ans de perspectives narratives et illustratives, essayant à tout prix de détourner le regard des bâtiments ; il en porte encore les stigmates. Chez RSI, nous sommes en réaction contre ce passé souvent lourd d’impostures et nous avons beau fabriquer des images réalistes, nous ne nous contentons pas d’être des moteurs de rendus ; nous y mettons notre œil.

CW – C’est pour cela que photographier des bâtiments vides m’intéresse moins : à mes yeux, un espace sera beaucoup plus riche de sens s’il est habité de mobilier et d’humain. Pour autant, l’humain n’a sa place dans mes images que s’il exprime quelque chose de l’architecture dans laquelle il s’inscrit. Souvent il ne s’agit que de traces de la présence : beaucoup de mes images sont vides, mais toujours habitées ou incarnées.
GN – C’est l’aspect le plus difficile à intégrer dans les images de synthèse, de mon point de vue. La photographie me semble avoir beaucoup plus de maturité que la 3D en la matière. Mais nous y travaillons. Dans l’image réalisée pour Hardel-Lebihan (qui a eu la chance d’être primée par les CGarchitect Architectural 3D Awards 2013), nous proposons une mise en abyme où le projet architectural, avec son vocabulaire ferroviaire, répond à son environnement.
CW – L’image peut aller jusqu’à revêtir une dimension politique : choisir d’élargir le champ d’une image de synthèse ou d’une photographie, de regarder l’architecture en prenant du recul, en l’inscrivant dans son contexte d’usage, ce n’est pas exprimer la même chose que représenter un bâtiment comme une construction formelle. Les premières images ont l’avantage de ne pas parler seulement aux architectes, mais aussi d’interpeller les citoyens, d’en faire les parties prenantes d’une façon de vivre la ville et de la transformer. C’est là que la médiatisation de l’architecture joue son rôle, à mon sens.
Révélations croisées
GN – Avec l’expérience, je constate que la qualité d’une image dépend très largement de l’état d’esprit dans lequel on la produit : du temps consacré à l’échange avec l’architecte, de la réciprocité du dialogue, de la liberté d’expression qui nous est laissée… C’est ce que j’apprécie dans ma collaboration avec NL*A ou Marc Barani. Contrairement aux architectes qui nous considèrent comme de simples prestataires de services, eux font de nous des acteurs à part entière des projets, des « révélateurs » de leurs idées.
CW – J’aime aussi ce temps de l’échange avec les architectes. J’aime aller avec eux faire des repérages sur les chantiers pour voir comment la lumière réagit sur les formes, les matériaux. Il est très intéressant d’agir alors en révélateur. La critique peut être involontairement sévère quand, en analysant les clichés, l’architecte découvre des choses qu’il n’avait pas anticipées : l’image le confronte alors brutalement à la réalité de son projet.
GN – Chez nous aussi, il arrive que les architectes soient surpris en voyant leurs bâtiments représentés : ils en avaient une image mentale mais n’en visualisaient pas tous les détails, l’angle de vue, l’effet global… Après, à la différence du photographe, les projets se confrontent au regard du graphiste alors qu’ils sont encore des works in progress : ils peuvent encore être corrigés, de même que leur représentation. Si notre travail de modélisation peut avoir alors une influence, c’est surtout sur la matérialité des projets. Sur la volumétrie, en revanche, nous préférons nous tenir à l’écart.
CW – Je trouve que sur tous ces sujets, NL*A démontre une ouverture assez rare : l’agence accepte à ce point la critique qu’il arrive parfois, en cours de conception, que je sois sollicité pour donner mon avis sur des images reçues de RSI : sur le cadre, la focale, la lumière… C’est un échange passionnant.
GN – Après, sur les concours d’architecture où les délais sont très courts, on n’a pas forcément le temps d’échanger. Il est de plus en plus courant, à cet égard, qu’on nous appelle à l’issue des concours pour réaliser des images : la temporalité n’étant plus la même, on peut faire alors un travail en profondeur.
CW – De mon côté aussi, l’intervention peut se faire en deux temps: il y a le temps qui suit immédiatement la livraison d’un bâtiment et il y a celui, bien plus tardif, de la rétrospective. C’est ce second temps que j’apprécie le plus, parce que c’est un dialogue sur la durée qui se construit alors avec l’architecte. En suivant ses projets les uns après les autres, en superposant l’écriture photographique à l’écriture architecturale, on peut aller jusqu’à créer ensemble une identité d’agence. C’est une qualité de relation qu’on retrouve rarement. Il m’arrive aussi d’intervenir en amont des projets pour prendre le pouls du lieu : dans certains concours qui font appel à divers intervenants (architectes, urbanistes, sociologues, géographes…), cette approche pluridisciplinaire peut être très utile pour donner des orientations au projet.
GN – Nous avons au fond un rôle d’observateur privilégié tout au long de la chaîne architecturale. L’un comme l’autre, nous sommes amenés à travailler avec un panel d’architectes très hétéroclite, qui nous place au cœur de la création contemporaine.

Limites de l’image en architecture
CW – Cela étant, l’architecture ne saurait se limiter à l’image. L’unité d’un bâtiment est aussi dans ses volumes, dans la façon dont la lumière va interagir avec la matière, dont les espaces sont habités et vécus. Le son aussi est très important…
GN – C’est vrai qu’une bonne architecture n’est pas forcément une belle image, pas plus d’ailleurs qu’une belle façade, comme certains architectes ont parfois tendance à le croire…
CW – Le problème vient du statut que notre société accorde à l’image: on tend un peu trop à s’y focaliser. C’est d’autant plus dangereux, je trouve, avec les images de concours d’architecture, qui tendent à figer les projets dans l’imaginaire du public et des politiques alors qu’entre le moment de la conception et celui de la livraison d’un bâtiment, tant de choses évoluent !
GN – Je remarque quand même que les images de synthèse survivent rarement aux photographies. Au mieux, elles sont rangées au musée ou dans un livre. Mais, à mes yeux, elles n’en gardent pas moins d’intérêt, comme toutes ces maquettes rassemblées au Centre Pompidou: elles restent une matière en soi et à ce titre ont une vie autonome, comme des poésies… Ma plus belle réussite serait que les images que je crée, à terme, prennent cette valeur.

 

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