Cultiver la ville

Par Patrick Bouchain
juillet 2012

Texte accompagnant La fabrique du pré de Cyrille Weiner

Dans les interstices de la planification urbaine se nichent les délaissés, espaces résiduels1, chutes du découpage fonctionnel de l’espace rendues à la nature. Entre les folles herbes du plausible, repérons les graines de déjà-là et les pousses du désir.

Sur l’axe historique de Nanterre, voie royale structurant l’Ouest parisien, il existe depuis l’enfouissement de l’autoroute A14 un lieu où le tissu urbain s’est interrompu. Cyrille Weiner, tel le Stalker de Tarkovski, arpente depuis 2004 l’espace et le temps de cette friche. Une « chronophotographie » au lent tempo de la transformation urbaine. Petit-à-petit, la friche urbaine est devenue lieu d’expérimentation photographique, support de projection et d’imaginaire, brouillant les limites de l’avant et de l’après, de la construction et de la déconstruction, de la nature et de la culture. La fabrique du Pré dépeint à la fois un univers en voie de disparition et la vitalité de ces lieux à la configuration mouvante, suspendus entre évanouissement et résurgence d’un ordre.

En effet, il faut savoir regarder les espaces en « vacance d’usage », pourtant empreints d’une activité passée. Un lieu abandonné n’est jamais vide, mais porteur d’histoire, tout en étant libre et ouvert à l’autre. Le délaissé fonctionne comme le cirque, qui emplit l’espace le temps d’une représentation, et laisse après lui la possibilité d’un autre usage.

« Si l’espace interstitiel ne correspond pas toujours à un espace vide, c’est néanmoins toujours un espace libre, mais de cette liberté qui résulte du vide laissé par la non-affectation, habituellement temporaire, d’un lieu. »2

 

Délaissés et déjà-là

Les délaissés sont les mondes « impensés » de la planification, qui laisse de côté les fins réseaux de la mémoire et des histoires entrelaçant les lieux à la vie en commun. Pétris de traces, naufragés du présent, ces lieux porteurs de possibles sont dans un état d’exception latente. Dans La fabrique du pré, les pâturages tutoient les tours, les vestiges soutiennent les « à venir », ce qui était pointe dans ce qui va être, et ce qui aurait pu être dans ce qui n’est pas encore. C’est un champ des possibles qui se dessine. C’est là qu’il faut reconquérir la liberté d’expérimenter la ville, en rendant usage et sens aux espaces existants.

Dans les délaissés paysagers, appelés « terres vaines, vagues et sans maître », la reconquête naturelle se met en marche : le monde animal et végétal reviennent petit-à-petit, réparant les actions de l’homme par « phytoremédiation » sauvage. Il faudrait s’en inspirer en architecture, et opérer une reconquête, en conservant l’existant et le réparant lentement. En ouvrant à l’expérimentation les dizaines de milliers d’hectares que l’aménagement du territoire met au rebus, la réappropriation collective de l’espace transformerait ces « déchets » en ressource. La situation physique, économique et juridique des délaissés légitime une « socialisation » inventive, une appropriation du sol qui délivrerait ces lieux de la propriété, dans une fabrique urbaine embrassant le « déjà-là ».

 

Construire et se construire

Dans La fabrique du pré, entre les traces du passé et les esquisses d’horizon, l’humain est sous-jacent : l’acte renaît, surgit, glane, plante, bricole, s’organise, défriche, bâtit, résiste, et en vient à donner forme. Une appropriation puissante surgit et donne sens à l’usage quotidien des choses. Cette appropriation intellectuelle et manuelle, « d’intérêt général », est ce que Jean-Loup Gourdon appelle la « petite appropriation » : «Quand on a peu d’argent, ou pas du tout, mais pour soi le temps de la vie, son travail, ses savoir-faire et l’apport d’une famille, d’un groupe solidaire, alors il faut pouvoir trouver en face de soi un dispositif institutionnel de formation du bâti et de la ville dans lequel on puisse entrer avec peu de moyens et peu à peu. […] Par là se trouve définie la « petite appropriation », par laquelle il faut entendre que les moins riches de nos concitoyens puissent prendre possession de l’espace urbain au même titre que les autres. »3

Il est temps de mettre en acte ce mode de production alternatif de la ville, encourageant les habitants à participer pleinement et quotidiennement à la production de leur cadre de vie. C’est ce qu’a impulsé Roger des Prés, avec la Ferme du Bonheur à Nanterre, qui encourage et participe à cette « fabrique du pré », sur un morceau de friche de l’Axe historique. Cultiver la terre, se cultiver, et faire « pousser le territoire ». C’est ce que montre Cyrille Weiner, portant un regard autre sur ces espaces non normés. Ici comme ailleurs, une démocratie participative et productive doit vivre dans les interstices des périmètres d’aménagement.

 

1  Cf. Patrick Degeorges et Antoine Nochy, La forêt des délaissés. L’impensé de la ville, sous la direction de Patrick Bouchain, 2002.
Gustave-Nicolas Fischer, Psychologie sociale de l’environnement, chapitre « Les espaces sociaux parallèles », Dunod, 1971, p. 201.
3 Jean-Loup Gourdon, « Éloge paradoxal du bidonville », Libération, 11 février 1994.

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