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Lire entre les pierres : Building Paris/ Cyrille Weiner

Par Caroline Bouige, Etapes n°250
Du Août 2019


 

Restituant le travail commun entre un studio de design et un photographe, ces trois ouvrages sur le bâti délivrent un intérêt commun pour les espaces environnants, les contreformes, la recherche des marges. L’étude de ces livres est suivie de la présentation d’un quatrième objet, en lisière, dont la conception graphique a été assurée par Jad Hussein.

 

 

Trois livres sur l’architecture et la construction, un tandem graphiste-photographe, et un intérêt partagé pour la question de l’espace. Les collaborations entre le studio graphique Building Paris et le photographe Cyrille Weiner ici présentées traduisent une attention constante au détail. L’ajustement d’une solution graphique à un projet, un commanditaire, un auteur, mais aussi à son destinataire, transite par la compréhension de l’usage. Un choix typographique en écho à une architecture contemporaine, une tonalité photographique renvoyant à l’époque moderne, une narration qui s’installe à travers les pages, un rythme, un choix de papier, aucun ingrédient n’est laissé au hasard. Cette stratégie d’adéquation joue sur une corde fine quand il s’agit de rejoindre d’un autre côté les préoccupations des usagers, usagers du bâtiment mais aussi usagers du livre. Ce n’est qu’au gré d’une sensibilité commune tant à l’architecture, aux espaces, qu’à la narration éditoriale et au détail graphique que les choix s’affinent dans la production d’un objet qui apparaît, a posteriori, comme une évidence. En déroulant ces pages, le regard s’arrête, pris dans la contemplation d’une image. Car, face à la rigueur d’un bâti et à son caractère imposant, Cyrille Weiner installe une ambiance feutrée, sans abdiquer une once de réalisme, respect des perspectives compris. Comme un juste retour aux proportions humaines, ses images peuplées de traces délivrent avec clairvoyance, justesse et sensibilité, l’art d’habiter.

SCAU : Creatures of the City

La première collaboration entre Building Paris et Cyrille Weiner s’amorce avec la monographie de l’agence SCAU (Search & Create Alternative Uses). Lorsque les graphistes rencontrent le collectif d’architectes, l’ensemble du projet éditorial reste à définir. Comment échapper aux écueils de l’autocélébration propres à la conception d’ouvrages à compte d’auteur ? L’éditorialisation de l’oeuvre architecturale exige une mise en perspective, par l’intermédiaire d’un ou plusieurs regards. Sur les recommandations des graphistes, l’auteur, Aurélien Bellanger, et le photographe, Cyrille Weiner, sont chargés de ces lectures. L’orchestration graphique de l’ouvrage par Building constitue le troisième oeil. À contre-courant d’une contemplation architecturo-centrée, les photographies de Cyrille Weiner documentent les projets en se fondant dans le regard des utilisateurs. Le pont levant Gustave-Flaubert de Rouen se revit selon le point de vue de l’automobiliste. Ouvrant les premières pages du livre, le Stade-Vélodrome ne se découvre qu’après une visite depuis les hauteurs de Marseille. Absent de plusieurs clichés, il laisse place à la contextualisation, et donne au lecteur le loisir de rencontrer quelques habitants de la cité phocéenne. Dans le choix et l’ordonnancement des photographies réalisés avec Benoît Santiard, la narration s’installe, empruntant aux processus cinématographiques, travelling ou panoramiques. L’atmosphère s’élabore aussi dans la sensation, le bruit, l’agitation : au calme contemplatif des visiteurs de la Cité radieuse succède le brouhaha d’une ville à l’heure de l’apéro, puis le ciel se couvre doucement, jusqu’à la tombée de la nuit où le stade, envahi par la foule, s’enflamme.
De son expérience en tant que photographe de presse et portraitiste, Cyrille Weiner garde l’intérêt du premier regard. Un détail aperçu dans les premières secondes d’une rencontre détermine son angle photographique. Le bâtiment obéit à cette même règle. Une rencontre, lui aussi. À cette attention photographique, saisie entre réalisme documentaire, préoccupation de l’usage et atmosphère sensible, se superpose un soin graphique équivalent. Le caractère Tactique d’Antoine Elsensohn, utilisé en titrage et labeur, est choisi pour son caractère à la fois discret et singulier. Contemporaine, la police résonne aussi avec les travaux de l’agence SCAU. En noir pour la version française et en gris pour l’anglaise, le texte déménage à l’arrière de l’opus pour laisser se déployer, dès l’ouverture, une narration par l’image vierge de toute interférence. La sélection photographique montre la réalité des bâtiments habités, quitte à ce que les usages dénaturent l’harmonie formelle du bâti.
L’objet, chargé de rester classieux et imposant, à l’image des bâtiments conçus par l’agence, s’emballe sous une couverture rigide. Côté face, ultime mise en abîme : une photographie de Cyrille Weiner montre un visiteur photographiant Marseille depuis le toit de la Cité radieuse…
le Stade-Vélodrome pointant au loin. Côté pile, un extrait du texte d’Aurélien Bellanger donne le la : « Un bâtiment réussi, c’est un habitant de la ville… »

Notre-Dame-des-Landes, ou le métier de vivre

L’étude des zones habitées de la ZAD menée par l’architecte Christophe Laurens avec ses étudiants en DSAA alternatives urbaines, aboutit à la réalisation d’un ouvrage grand format. Sur la couverture, les noms des collaborateurs s’effacent, traduction d’une volonté particulière : adhérer à un projet où les notions d’individualité et de propriété n’ont pas lieu d’être. Le papier carton de la couverture est similaire à celui des boîtes à chaussures. Une économie matérielle qui renvoie aux constructions des zadistes, et aux matériaux de récupération. En couverture, une autoconstruction laisse apparaître l’empreinte quotidienne de ses habitants : cagettes brinquebalantes, bidon d’eau, brouette renversée et sac de supermarché abandonné au milieu de la pelouse. Pas de rangement, pas de filtre, capture d’une réalité assumée. Ces traces de vie dans le paysage donnent à l’imagination matière à vagabonder pour compléter l’absence humaine ; inventer l’avant et l’après de l’instantané. Amateur de lumières douces, Cyrille Weiner a préféré capturer la ZAD en automne. Perdues dans une imposante verdure et des ciels nuageux, ces étranges constructions entrent dans une dimension fantasmagorique. La gamme chromatique des clichés et leur impression sur papier offset, absorbant légèrement l’encre, renforcent l’harmonie de l’ensemble. A contrario, les relevés des habitations dans leur milieu naturel, dessinés par les étudiants sur Autocad, sont imprimés en noir sur papier couché. C’est le sujet premier de l’ouvrage, explique Building Paris, il méritait donc un traitement à part. Cette inversion de la logique graphique, impliquant que le document photographique figure sur papier couché et les plans sur papier offset, s’explique aussi par le caractère particulier du projet : à l’inverse d’une démarche architecturale dans laquelle le plan précède la construction, les relevés de la ZAD sont produits a posteriori. La réalité du bâti précède la vision architecturale. Signe que la nature a repris quelques droits, les motifs de végétation se répandent sur la dernière de couverture et les pages de garde. La vie, figurée par les traces humaines et une végétation omniprésente, s’incarne jusque dans le choix du caractère typographique, le Life (Wilhelm Bilz, Francesco Simoncini) ultime clin d’œil au titre de l’ouvrage. Classique, il prolonge la ligne épurée d’un ouvrage qui évite soigneusement toute référence aux codes graphiques des luttes alternatives. Il s’agit de transcrire une étude typologique, distanciée de tout engagement politique.

Le Campus HEC, un modèle d’évolution

La couverture, comme une pierre ou un bloc de béton, cachant la forêt. La seconde de couverture et la page de garde, une forêt dissimulant un bâtiment. Initiée par l’architecte Martin Duplantier et menée par l’agence Atmosphériques Narratives (Cyrille Weiner/Giaime Meloni), la conception de l’ouvrage sur l’histoire et la rénovation du campus HEC aboutit à un objet plus académique que les précédents. L’ensemble des documents d’archives et des textes collectés entend ancrer l’histoire d’une école. Jouant les codes des livres universitaires et architecturaux, le petit format s’ajuste, dans sa maniabilité à une lecture plus laborieuse. Stricte, la grille de mise en page distingue sur fond noir les documents d’archives. Sur la couverture, les noms des architectes revêtent le même corps et le même habit que ceux des autres participants, auteurs et photographes. Imprimés en brillance ton sur ton, ils se fondent dans l’objet-livre et la volonté du projet collectif, semblables à certaines recherches universitaires. Unique entorse à la sobriété de l’objet, l’étrange binôme typographique Untitled Sans Medium et Untitled Serif Regular (Klim Type Foundry) anime les pages d’ouvertures des parties principales. Les volets photographiques font l’objet d’un traitement particulier dans la structure de l’ouvrage, intitulées « Cyrille Weiner » I, II, III, IV et V. Ici assignées au rôle de document, les photographies tentent de traverser l’épaisse végétation du campus pour saisir les contours du nouveau bâtiment, capturant au passage quelques bribes du quotidien étudiant. En écho à l’architecture moderniste du campus, Cyrille Weiner propose des petits formats argentiques, comme ils étaient conçus dans les années 1950-1960, pris « à la chambre ». Évitant la déformation des perspectives, cette option permet aussi au photographe de s’extraire d’une forme de globalisation de l’image architecturale qui, sous le prisme du grand angle, vise la reproduction exacte de la modélisation 3D. L’imagerie glisse en matière illustrative sur quelques fonds perdus ; en doubles pages, ponctuant la lecture, ou en deuxième et troisième de couverture. Première et dernière respiration de l’ouvrage, elles offrent au lecteur une bouffée verdoyante d’oxygène et agissent en contrepoids à l’austérité annoncée.

 

 
Lever de rideau, A theatre in Cachan
Ateliers O-S Architectes

Autre ouvrage d’architecture singulier réalisé avec Cyrille Weiner, Lever de rideau raconte la reconstruction du théâtre de Cachan par O-S Architectes. Le graphiste, Jad Hussein collabore depuis plusieurs années déjà avec le photographe, dont il a conçu la première monographie, Twice, curieux livre-objet dont la structure mobile autorise des combinaisons entre les différents clichés. Ici, les architectes laissent libre cours à un projet narratif qui restitue le théâtre dans sa dimension vivante et populaire. En gardes, les premières pages déroulent un dialogue : « Ah, on peut rentrer ? », « Eh, oh c’est par ici ». Matière vivante, accessible, le format de l’ouvrage, inspiré du catalogue de l’exposition « Graphic design : now in production » emprunte les codes du magazine : couverture souple, alliance pop pour la typographie de titrage, le globuleux Frankfurter (Bob Newman), redessiné pour l’occasion, rencontre le Cardinal condensed (Jean-Baptiste Levée, Yoann Minet, Quentin Schmerber/Production Type). Objet polyphonique, il combine les dessins du bâtiment d’Alexis Jamet, les documents de recherche des architectes et une bande dessinée de Lucas Harari. Dans cet ensemble, les photographies de Cyrille Weiner racontent différents moments du nouveau théâtre. Avec plusieurs prises de vue effectuées en six mois et réparties, telles quelles dans les pages, se dessinent les contours d’un bâtiment animé par des tranches de vie : ateliers, rencontres, répétitions et représentations. Vues de Cachan et de ses piétons, la série clôturant l’ouvrage déplace le regard sur les alentours du théâtre ; comme un dernier geste : la livraison d’un théâtre municipal à ses habitants.

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