Le régulier et l’inattendu

Par Alain Rauwel, Art critique
Du 6 décembre 2019


Article à retrouver ici

La place prise par l’École de Düsseldorf dans l’histoire de la photographie donnerait volontiers à penser que les images centrées sur le bâti, que ce soit en milieu urbain ou dans toutes les situations où une structure plus ou moins architecturée surgit « dans la nature », ne peuvent être que glacées et volontiers glaçantes. Un groupe aux contours très informels de photographes français intéressés eux aussi par le « paysage » prouve avec brio qu’il n’en est rien. La Maison de l’architecture Occitanie-Pyrénées, à Toulouse, a eu récemment l’excellente idée de rapprocher trois d’entre eux, Éric Tabuchi, Patrick Tourneboeuf et Cyrille Weiner, sous le commissariat de Jean-Baptiste Friot. Éric Tabuchi est bien connu pour son ambitieux et fascinant projet « Atlas des régions naturelles », dont un nouveau fascicule a été présenté récemment au Bal. Quant à Patrick Tourneboeuf, il est présent en ce moment même aux cimaises de la Galerie Folia (Paris VIe), en duo avec Laurent Gontier, pour une très stimulante quête graphique de Berlin. De leur exposition commune à Toulouse est née une publication très réussie, qui présente le grand intérêt de faire un point d’étape, subjectif mais d’autant plus évocateur, et moins surabondant que les Paysages français de la BnF (2017), de la photographie d’architecture française – au sens le plus large du terme, puisque des bottes de paille se révèlent ici modules architectoniques indiscutables ! Plutôt que de multiplier les textes théoriques, les éditeurs ont eu l’heureuse idée d’accompagner les images des échanges de courriels entre commissaire et artistes qui ont conduit à l’accrochage : on entre ainsi dans la machine muséale, et surtout dans le « trilogue » enthousiaste et joueur des photographes.

 

Les photos se répondent, en effet, dessinant des continuités thématiques et des homologies formelles aussi bien que des virages suscités par le principe de libre association. C’est une certaine banalité qui intéresse les trois artistes d’Architecture exquise, mais la banalité poussée à son degré ultime mue facilement en son inverse. Du plus ordinaire émerge le plus inattendu, souvent sous la forme de verticalités improbables sur un morne horizon : plongeoirs, cheminées d’usines, châteaux d’eau, silos ou clochers (au gré de cette architecture religieuse de la reconstruction, omniprésente dans tout le Nord-Est et dont Éric Tabuchi explore les ressources averc virtuosité). La bizarrerie n’est ainsi jamais loin, qu’elle prenne la forme « noble » du surréalisme ou plus simplement celle du kitsch. Les exigences de la publicité installent une grande Vénus de plâtre contre un entrepôt, tandis que les productions des arts vernaculaires, ou plus simplement les tags, réveillent les murs aveugles. Les règnes se mélangent et se métissent, le végétal témoignant d’une ébouriffante résilience jusqu’au pied, voire jusqu’au coeur, du béton, les moutons trouvant leur pâture à l’ombre même des tours… Il y a dans tout cela une pointe d’urbex, mais à peine, car les projets sont substantiellement différents.

Les images d’Architecture exquise sont souvent – qui s’en étonnera ? – d’une grande beauté. De la netteté d’une perspective brutaliste jamais on ne se lasse ! Mais il y a dans le viseur du trio de photographes quelque chose de plus, qui a à voir avec la tendresse. On sent qu’ils aiment les bicoques à la Géo Trouvetout auxquelles ils restituent leur pleine dignité architecturale, comme d’ailleurs aux fragiles cabanes élevées sur les ronds-points par les Gilets Jaunes, donnant à voir quelle « poétique de l’espace » s’y joue – une poétique bachelardienne, si l’on veut bien se souvenir que le vieux maître s’étonnait que les philosophes parlent tant de l’en soi et du pour soi, mais jamais du chez soi… Reste qu’une certaine mélancolie voile de nombreuses photos, témoignages d’un monde qui s’en va, comme ces vitrines depuis longtemps vides sous des enseignes sans objet, qui rendent si tristes les rues des petites villes en déshérence. En ce sens, les artistes ici réunis « documentent ». Mais leur frontalité, leur sérialité sont sans sécheresse aucune. Même si l’humain n’est chez eux que silhouette, et si la notion d’humanisme a en photographie quelque chose d’un peu old school, la lumière de leurs paysages urbains et péri-urbains a cette qualité de vibration que seul peut saisir un oeil vraiment humain.

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