Les translations paysagistes de Cyrille Weiner

Fanny Lambert, L’Oeil de la photographie,
mars 2015


L’expérience du territoire telle qu’elle est conduite par Cyrille Weiner n’a pas de référent. Une fois mises à distance les conceptions inhérentes à la “charte” documentaire et au lot iconographique engendré par nos sociétés modernes, c’est par le biais de la déambulation et de la réconciliation que se forgent ces “moments” du paysage.

L’expérimentation, en effet, est au cœur de sa démarche. Expérience formelle d’abord, puisqu’elle se veut transgressive et déclinable, mais aussi environnementale, visant à réconcilier nature et culture quand il charge la première d’une humanité qu’on lui croyait disparue. Ici, l’urbain et le végétal se sont ralliés à une cause commune. « La marge de l’un est un peu la marge de l’autre », explique-t-il. Car les images de Cyrille Weiner semblent retrouver le chemin du temps. Celui pris en marchant à travers des no man’s land que le photographe parcours avec une sorte de “nomadisme mental”.

Cette dérive, ce badaudage, trouvent une continuité dans ses tentatives de mise en espace de l’objet photographique, et que l’exposition Twice, actuellement à la galerie Laurent Mueller, se propose d’incarner. Quand il ne conçoit pas de petits carnets Moleskine remplis de ses photographies qu’il loge dans les alvéoles d’un pigeonnier de la campagne midi-pyrénéenne (Le Ban des utopies, 2007, pour Cheminements, 2008 ; Le Paysage comme terrain de jeux, au Centre Lectoure), Cyrille Weiner imagine des dispositifs transgressifs du format photographique, comme ici avec cette installation réalisée en collaboration avec le designer Grégory Lacoua. Dans un souci de libre circulation des images, ils imaginent ensemble une pièce servant à la fois de support et de medium. La transparence des trois plaques de verre sur lesquelles ont été imprimé en jet d’encre le même cliché, rajoute à la désinence de l’image. En dessous, un large socle en bois permet, quant à lui, cette juxtaposition grâce à un système de rails maintenant les plaques dressées. La lumière diffuse surgissant du dos de la pièce, éclaire le tout d’une étonnante fluorescence. L’image n’est plus projection, elle est sa propre projection. En face, l’épreuve du binôme est reconduite à travers la mise en espace d’un livre édité chez 19/80 éditions. Une sorte de lutrin en bois s’allonge sous le déploiement du livre fait accordéon. A l’image des quintessences voguant à travers les photographies de Cyrille Weiner, ce livre est d’une remarquable finesse. Une invitation formelle qui participe de ces translations de l’image photographique où, de l’objet à l’image, d’un lieu à un autre, ou d’un champ à un autre, cherche en vain le déplacement du regard.

L’ensemble des photographies présentées ici sont libérées de toute chronologie et hiérarchie statutaire. Elles ne proviennent pas non plus de séries spécifiques. Si le photographie s’amuse à « rebattre les cartes »comme il le dit, c’est avant tout pour effectuer cette virée transversale à travers l’image, mais aussi pour mieux repousser le documentaire sans le renier : « ne pas en rester là », conclue-t-il.

Derrière cette topographie supposée, c’est la poésie, inattendue, de ces étendues végétatives en passe de devenir les images d’une mythologie commune qui s’étire. Le cadrage resserre la végétation, comme les motifs de ces zones périurbaines. Une ode à la “construction” du paysage. Les hommes ne luttent plus avec la nature, ils font désormais corps avec le cadre.

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